De tous les grands groupes ethno-linguistiques, c'est indéniablement la famille nusantarienne (de "nusantara" ou "archipel", terme généralement utilisé par les érudits des pays malais, de préférence à "austronésien" ou "Iles du Sud", en usage parmi les auteurs occidentaux) qui avait occupé la plus importante étendue géographique avant l'époque moderne. D'est en ouest, celle-ci recouvrait en effet une surface allant de l'île de Pâques à Madagascar, soit environ 60 % de la circonférence de la terre, tandis que du nord au sud, elle unissait l'île de Formose (Taïwan) et l'archipel d'Hawaii à la Nouvelle Zélande. Quand aux régions fréquentées par les navigateurs nusantariens, elles recouvraient la majeure partie de l'océan Pacifique et de l'Océan Indien .
Le domaine nusantarien
A notre époque, les Nusantariens sont au nombre de 300 millions de personnes environ. Leurs communautés sont traditionnellement présentes dans 33 pays, se trouvant en Asie du Sud-Est, en Océanie et dans l'Océan Indien.
En Asie du Sud-Est d'abord, parmi les pays où les Nusantariens représentent la majorité de la population, nous avons l'Indonésie, les Philippines, la Malaisie, et enfin Brunei. Mais on les rencontre également à titre de minorités autochtones à Taiwan (Pekan de son nom nusantarien indigène), au Viêtnam central (l'ancien pays de Campa ou Tchampa), à Singapour, en Thaïlande (dans le sud où continuent à résider plus de 2 millions de Malais), au Cambodge et enfin au Myanmar (ex-Birmanie), en particulier dans l'archipel Mergui.
En Océanie, ils se répartissent dans les trois grands ensembles géographiques insulaires, à savoir la Micronésie, la Mélanésie et la Polynésie. En revanche, l'Australie ne faisait pas traditionnellement partie du domaine nusantarien.
En Mélanésie, les pays à prédominance nusantarienne sont les îles Salomon, les Fiji, les îles Vanuatu et enfin le groupe des îles Kanaky (la Nouvelle Calédonie des colonisateurs français). En Irian-Papuaniugini en revanche, les Nusantariens proprement dits sont numériquement minoritaires, même s'ils prédominent sur l'ensemble des îles extérieures et dans les régions côtières.
La totalité des îles micronésiennes est également occupée par des Nusantariens. Ce sont nommément les îles Mariannes et Guam, les îles Marshall, Palau/Belau et les îles des Etats Fédérés de la Micronésie (anciennement les îles Carolines), les îles Kiribati (ex-Gilbert) et enfin, Nauru.
En Polynésie, à l'exception de Hawaii et de la Nouvelle-Zélande, où les populations nusantariennes se retrouvent de nos jours submergées par l'invasion étrangère, toutes les îles comportent majoritairement une population nusantarienne. Ce sont, d'ouest en est et du nord au sud, les îles Tuvalu (ex-Ellice), les îles Tonga, les Samoa, Wallis/Uvea et Futuna, les îles Cook/Rarotonga et Niue, Tahiti et ses dépendances, les îles Marquises/Nuku Hiva, et enfin l'île de Pâques/Rapanui.
Isolée dans la partie occidentale de l'Océan Indien enfin, on trouve l'île de Madagascar qui, du point de vue linguistique appartient entièrement au monde nusantarien, prolongeant l'Indonésie centrale. De même, une partie des habitants de l'île de Mayotte (archipel des Comores, situé entre l'Afrique orientale et Madagascar) parle une langue originaire de Madagascar.
On voit par là qu'à l'exception des populations de la péninsule dite indochinoise (en l'occurrence les héritiers du Campa), ainsi dans une moindre mesure que celles de la Malaisie péninsulaire, l'ensemble des nusantariens sont des insulaires. Plusieurs de ces îles nusantariennes, qui se trouvent toutes dans la zone tropicale, comptent parmi les plus vastes du monde. De par leur dimension, les plus importantes sont à cet égard l'Irian-Papouasie, Bornéo/Kalimantan, Madagascar et enfin Sumatra, pour ne citer que celles dont la superficie dépasse les 450.000 km². Rappelons en outre que l'ensemble archipelagique constitué par l'Indonésie et les Philippines (de loin le plus vaste du monde!) comporte plus de 21.000 îles, dont environ la moitié est occupée en permanence par l'homme.
Les langues nusantariennes
Il existe en principe autant de langues nusantariennes que d'ethnies, soit sans doute plus de 600, en tenant compte des phénomènes dialectaux. Parmi celles-ci, près de la moitié semble se trouver dans le seul domaine mélanésien.
Sur le plan linguistique, ces langues sont réparties en plusieurs ensembles. Dans un premier groupe, on trouve les langues aborigènes de l'île de Formose, en particulier celles du nord, qui semblent s'être isolées très tôt, depuis sans doute plus de 5000 ans. Un second ensemble est ensuite constitué par les langues du domaine occidental, regroupant la totalité des langues d'Indonésie (à l'exception cependant des langues papoues de l'intérieur d'Irian-Papouasie et de certaines parties de Timor et d'Halmahera), des Philippines, de la Malaisie (à l'exception également de celles môn-khmer des aborigènes de l'intérieur de la péninsule malaise!) et enfin de Madagascar. Le troisième et dernier ensemble est enfin constitué par le groupe oriental, se subdivisant à son tour en langues de type mélanésien, micronésien et polynésien. Des trois, les plus homogènes sont manifestement les langues polynésiennes, ce qui dénote surtout une dispersion tardive. Les langues mélanésiennes sont en revanche extrêmement diverses entre elles. La raison semble en être, outre la présence d'un substrat présumé papou d'importance variable selon les langues et les régions, une implantation beaucoup plus ancienne, suivie d'un relatif isolement dans les îles occupées.
Les langues comportant le plus grand nombre de locuteurs sont celles d'Indonésie, en premier lieu le Javanais (parlé par environ 100 millions de personnes). A titre de seconde langue cependant, le malais (à travers sa double variante indonésienne et malaisienne) est virtuellement pratiqué maintenant par plus de 200 millions de personnes, ce qui devrait lui faire occuper la cinquième place dans le monde (après le chinois mandarin, l'anglais, l'espagnol et le hindi). Cette langue bénéficie en outre d'un statut officiel dans quatre Etats, à savoir: l'Indonésie, la Malaisie, Brunei et Singapour. Les autres langues nusantariennes importantes, pratiquées par plus de 10 millions de locuteurs sont le sundanais (Java occidental), le madurais (île de Madura et Java-est), et enfin le tagalog/pilipino et le bisaya, utilisées aux Philippines.
Les langues nusantariennes les plus anciennement écrites sont le cam (IVe siècle, soit le second en Extrême-Orient, après le chinois), le malais (Ve siècle) et le javanais. Actuellement, la totalité des pays nusantariens indépendants publient des livres ou des journaux dans leur langage d'origine. Une vingtaine de pays accordent un statut officiel à une langue nusantarienne. En outre, l'enseignement d'une langue de cette famille est assuré au niveau scolaire dans sept autres pays. En Indonésie notamment, le malais-indonésien (ou bahasa indonesia) est utilisé dans l'administration et l'enseignement à tous les niveaux, y compris universitaires. Ailleurs, la langue nusantarienne officielle est concurrencée par l'anglais ou le français. Dans la plupart des pays nusantariens également (à l'exception de ceux où les Nusantariens constituent une population minoritaire vouée à l'assimilation!), il existe des émissions radiophoniques ou des chaînes de télévision utilisant une langue nusantarienne.
L'héritage nusantarien
Outre le langage, le monde nusantarien est caractérisé par l'existence d'une certaine communauté culturelle et, pour une partie importante de celui-ci, également phénotypique.
Tout d'abord, sur le plan racial, l'écrasante majorité des Nusantariens possèdent un type physique mongoloïde caractérisé par une prédominance des traits dits méridionaux ou "malais". A savoir, une couleur plutôt brune que vraiment "jaune", les yeux peu ou pas bridés, les cheveux davantage ondulés que raides, une taille souvent moyenne, etc. Dans bien des régions périphériques cependant, d'autres types prédominent. Les Polynésiens sont ainsi moins mongoloïdes et possèdent une taille nettement élevée. Quand aux Mélanésiens, ils sont racialement très proches des Papous australo-négroïdes dont descendent principalement leurs ancêtres. A Madagascar enfin, à l'exception des Merina qui ont réussi à conserver le type malais ancestral, la majorité des habitants appartient racialement à l'univers africain.
Quant à la civilisation nusantarienne qui, initialement, avait été élaborée dans le cadre de l'Asie orientale tropicale, elle est caractérisée par l'usage intensif du végétal (pour la construction, l'habillement, l'outillage, etc.). Depuis le début du néolithique, les Nusantariens cultivent le riz et le millet dans les régions asiatiques, auxquels s'ajoutent ensuite des tubercules comme l'igname et le taro, ces derniers étant les seuls présents en Océanie, aux côtés de la patate douce importée d'Amérique du sud. Les autres plantes traditionnellement cultivées sont notamment le cocotier, le bananier et l'arbre à pain.
Dans les régions côtières cependant, la principale activité était en général la pêche, étant donné l'extraordinaire précocité des Nusantariens en matière de navigation. Leur technologie navale était caractérisée par l'usage des embarcations à balancier et des multicoques (du genre appelé - fautivement! - "catamaran" de nos jours!), souvent alors gréées avec une voilure de type triangulaire ou rectangulaire disposée de manière oblique. Ces embarcations pouvaient à l'occasion avoir une dimension fort imposante. Ainsi, des témoignages remontant aux premiers siècles de notre ère indiquent que les grands navires malayo-indonésiens de l'époque étaient déjà en mesure de transporter jusqu'à un millier de personnes et plusieurs centaines de tonnes de marchandises. En Océanie, les plus grandes multicoques pouvaient transporter jusqu'à 500 personnes à la fois. Autre caractéristique remarquable de ces embarcations, leur facture qui était toujours à base exclusivement de végétal. Même ainsi les gigantesques navires d'Asie du Sud-Est étaient assemblés avec uniquement des goujons de bois et le recourt à un système de "couture", le cordage étant assuré par différents fibres, dont la bourre de la noix de coco.
C'est grâce à cette maîtrise précoce de la navigation que les Nusantariens ont réussi leur extraordinaire expansion maritime, et ce en un laps de temps relativement court. En effet, il semble bien que c'est entre le quatrième millénaire avant notre ère et la fin du premier millénaire après, soit un espace d'environ cinq mille ans que l'ensemble du domaine historique nusantarien avait été occupé. En dehors de l'Asie du Sud-Est, le premier domaine formé était sans doute celui de la Mélanésie, à la suite de l'émigration des populations résultant de la première fusion entre les émigrants mongoloïdes venues du continent asiatique et des autochtones appartenant au complexe australoïde et papou. A partir de la Mélanésie s'isola ensuite un groupe qui, poursuivant vers l'est, fut à l'origine de l'ensemble polynésien. Et il en est de même, mais de manière parallèle, au sujet du noyau micronésien proprement dit. En revanche, les parties nord et ouest de la Micronésie furent sans doute occupées directement à partir de l'archipel malais. Madagascar fut enfin découvert et colonisé par des populations originaires de l'actuelle Indonésie centrale vers le début de notre ère.
Sur le plan historique, les différents peuples nusantariens ont connu des destins contrastés. Certains, en Asie du Sud-Est, ont été à l'origine de civilisations "ouvertes", comptant parmi les plus extraordinaires de leur temps, entretenant des relations étroites avec le reste du monde. Ce fut notamment le cas pour les habitants du Campa, de Java-Bali et Sumatra. Mais pour le plus grand nombre, l'isolement résultant de l'insularité permit surtout l'épanouissement de civilisations à vocations "internes", insistant davantage sur le développement social, rituel, conceptuel et artistique, sur la base de l'oralité, plutôt que sur l'expansion politique ou la production de richesse matérielle.
Etant constitué dans sa quasi-totalité de domaines insulaires tropicaux, le monde nusantarien subit très tôt et massivement l'impact de la colonisation européenne, et secondairement, asiatique. Au cours des cinq derniers siècles, outre la disparition du Campa et la quasi-extermination des autochtones de Taiwan, les Nusantariens perdirent le contrôle des îles Hawaii, de la Nouvelle Zélande, de Singapour et d'une large fraction du Kanaky. Par ailleurs, les populations autochtones sont de nos jours menacées par une présence étrangère massive aux îles Fiji et en Malaisie. A Madagascar enfin, les Merina qui descendent directement des anciens navigateurs malais risquent de disparaître au profit des descendants d'Africains nusantarianisés.
Du point de vue politique, si la majorité des peuples nusantariens sont actuellement intégrés dans des Etats indépendants dirigés par des éléments issus de leurs rangs, un certain nombre demeure sous domination étrangère. C'est notamment le cas, en Océanie, avec les îles Kanaky, les îles Te Aho Maohi (dites "Polynésie française"), les îles Uvea et Futuna, Guam et une partie des Samoa (Tutuila-Manuia), et enfin Rapanui/île de Pâques. On ne saurait non plus oublier les Maoris de la Nouvelle-Zélande (Ao te Aroa dans leur langue) et les derniers Hawaiiens, menacés à brève échéance d'absorption. En Asie, les héritiers du Campa, et il en est de même des derniers aborigènes de Formose, continuent désespérément à se battre, dans l'isolement et l'indifférence générale, pour essayer de survivre.
Par ailleurs, l'acculturation européenne a fini par exercer partout une influence profonde, au point souvent de déstructurer complètement la civilisation traditionnelle. En dehors ainsi de la majeure partie des Indonésiens et des Malaisiens qui, par réaction face à la pression sino-européenne, préférèrent se tourner vers l'islam, la quasi-totalité des Nusantariens sont actuellement convertis au christianisme. Plus précisément, les Philippins sont en majorité catholiques tandis qu'ailleurs, les protestants prédominent en général.
Epilogue
L'aventure nusantarienne figure sans nul doute parmi les plus extraordinaires jamais vécues parmi les hommes. Ce fut en particulier la seule véritable épopée maritime de l'histoire, accomplie, non par quelques individus exceptionnels mais par des peuples entiers. Déjà alors, c'est là virtuellement une source inépuisable de fierté pour leurs héritiers actuels. Encore qu'il faut reconnaître que, le plus souvent, ceux-ci n'en sont même pas vraiment conscients, tant l'information au niveau du grand public continue à circuler très mal sur ces questions. C'est que les universitaires autochtones qui pourraient, seuls, faire démarrer vraiment la recherche ne s'y intéressent encore en fait que de très loin, accaparés qu'ils sont par les préoccupations d'ordre avant tout économique, que ce soit pour eux-mêmes ou pour le service de leur pays.
Mais, à notre époque de nouvelle donne et de remise en cause des anciennes dominations, on peut sérieusement se demander si une pareille indifférence continuerait longtemps à subsister parmi eux. Et d'autant plus que tous les observateurs s'accordent pour penser que le centre névralgique de la planète se déplacera immanquablement en direction de l'océan Pacifique au siècle prochain.
La question qui se pose est alors celle de savoir quelle place sera encore en mesure d'y occuper les Nusantariens. Est-ce celle des acteurs et des animateurs principaux comme ce fut le cas durant des millénaires ou bien celle de quelques populations aborigènes complètement marginalisées, n'intéressant au plus que les touristes et les amateurs de survivances folkloriques?
La réponse n'appartient évidemment qu'aux Nusantariens eux-mêmes. Sauraient-ils alors trouver dans leur extraordinaire passé suffisamment de raisons d'être et toute l'énergie nécessaire pour faire efficacement face aux défis du présent et affronter l'avenir dans les meilleures conditions? Mais dans tous les cas, il leur faut immanquablement retrouver le fil des anciens réseaux et redonner une nouvelle vigueur à la notion de solidarité. Sans chercher à renier en rien leurs traditions ancestrales respectives, à la base de leur identité particulière, ils doivent ainsi rompre avec le "réflexe insulaire" et s'ouvrir au reste du monde; cela afin de bien se situer et reconnaître ce qui pourrait les différencier, ou au contraire les identifier, avec l'ensemble de leurs voisins, proches ou lointains.
Les raisons d'espérer, bien évidemment, ne manquent pas. En raison notamment de l'intégration planétaire, les Etats traditionnels voient leurs fondements remis en cause et la notion d'ethnicité retrouve désormais une nouvelle importance comme source d'identification collective. C'est que, redoutant de se voir réduits en simples consommateurs anonymes, les hommes n'ont plus d'autres choix que de se raccrocher à ce qu'ils ont de plus profond, aux fondements même de leurs véritables originalités, à travers une réhabilitation de leurs racines respectives. Or, ces dernières leur font aussi souvent entrevoir de vieilles parentés, la possession d'héritages communs avec d'autres peuples que l'on avait fini par croire complètement étrangers. D'où la possibilité pour la notion de "nusantarianité" se pouvoir servir demain de nouveau fondement à quelques liens de solidarité de dimension planétaire!
(Copyright © Yanariak & A. 1995.)
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